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Yves Dreiss

La conscience européenne - 2010
Nu descendant l'escalier
à l'envers (détail) - 2010

Accélérateurs de particules - 2010

Nu descendant l'escalier
à l'envers (détail) - 2010
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Yves Dreiss : Le jaillissement
de la vie
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Nombre de personnes qui découvrent
l'exposition d'Yves Dreiss poussent un même cri : "Jaillissement
de la vie !". Tentons de décrire d'abord un peu naïvement
: violence des couleurs, qui, souvent saturées, peuvent
aller jusqu'à se heurter, désordre apparent des objets qui
sont disposés à l'intérieur du cadre, diversité des motifs
qui peut aller jusqu'au disparate, fragmentation du support
par collage, bipartition appuyée de certains tableaux.
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Peut-être pourrait-on provisoirement
subsumer ces impressions sous les deux chefs de violence
et de fragmentation. Or, après qu'on s'est laissé
saisir, faire, toucher, émouvoir, remuer par la perception
immédiate, vient toujours le temps de la réflexion.
Et la question qui se présente alors est celle-ci : comment
et pourquoi ce que je nomme "violence" et "fragmentation"
serait-il appelé à représenter les espèces et la modalité
de ce qui s'appréhende par ailleurs comme "jaillissement
de la vie" ? N'y a-t-il pas là quelque paradoxe ?
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Alors je me tourne vers les
métaphores, et je pense à cette expression courante : "explosion
de vie". On dit aussi parfois : "éclater de rire". On
voit bien que l'"explosion", en sa littéralité, fait signe
vers la "fragmentation". Et maintenant, j'essaie de
triturer ça, comme des couleurs sur la palette, cette conjonction
de l'explosion et de la vie :
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- Un jaillissement, une explosion,
qui pète, qui crève, ça suppose un trop-plein. Et
quand une eau rompt une digue, se précipite, c'est toujours
dans un certain désordre, un certain tumulte. Ça se bouscule,
à ce qui a tôt fait de cesser d'être un portillon. Heureusement,
les "boues rouges" d'Yves Dreiss ne sont pas toxiques, au
contraire…
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- On peut changer de perspective,
assez radicalement même, et considérer que l'élan de la
vie est une aspiration à embrasser le tout, en une
dynamique littéralement "panique". Ainsi, par exemple, dans
certaines techniques dreissiennes, que j'ai dites de "fragmentation",
on pourrait discerner une visée analogue à celle du cubisme,
même si les moyens mis en œuvre sont très différents. On
sait que le cubisme découpait l'objet dans le but de le
présenter dans les deux dimensions du tableau sous tous
ses aspects possibles. La volonté de conjoindre en divisant
l'intérieur et l'extérieur, d'assembler un corps et un fauteuil
tout en les séparant pourrait relever de la même logique.
Et l'on voit que, par un autre biais, on retombe sur un
paradoxe de même facture que le précédent : comment vouloir
saisir le tout ne peut-il se monnayer qu'en fragments
? Pas d'autre moyen humain en effet de tenter d'embrasser
le tout que de le donner sous toutes ses facettes, ce qui
implique aussi de laisser le contradictoire être contradictoire.
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Reste la question de l'art,
ce qui n'est pas rien ! Si Yves Dreiss, de toute évidence,
a décidé ne pas mettre de frein au jaillissement de la vie
qui bouillonne en son corps et danse devant son regard,
il reste qu'il compose des tableaux. Il est difficile
de pénétrer ce mystère, d'en exhiber les ressorts formels
et techniques décisifs. Mais on peut postuler que l'acte
pictural est chez lui à double face : c'est-à-dire, tout
à la fois, que le pinceau et la palette sont là pour servir
de relais à la vie, et que le tableau a pour fonction de
donner forme à ce qui pourrait virer à l'informe, au chaos.
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Peut-être que l'inimitable
singularité du geste pictural d'Yves Dreiss consiste en
ceci que, si secrètement subtil que soit son art d'harmoniser
les couleurs par-delà les heurts manifestes, de jeter entre
elles des passerelles, d'introduire des liaisons sûres,
calculées et discrètes dans le désordre apparent, il est
sans doute l'un des peintres qui savent laisser aller
jusqu'à son extrême limite la poussée de la vie brute.
Le cadre et la composition ne sont là que pour fixer la
et les limites minimales au-delà desquelles l'explosion
de vie crèverait la toile et les yeux. Yves Dreiss a besoin
et de cette force et de cette limite. Le tableau est l'indestructible
support de ce fragile équilibre. Quant à savoir comment
il réussit cette tâche impossible, je ne peux que dire à
chacun : "Regardez !"
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